NESTLE
SOLUBLE DANS LE COMMERCE EQUITABLE?

(Bulletin CANES n. 29, Novembre 1996)

  Qui dénonce le "libéralisme effréné", les spéculations, les cours fixés à Londres ou à New York, provoquant "les cycles ravageurs du prix du café"? Qui soutient les petits planteurs pauvres en leur offrant Ies meilleurs prix? C'est la multinationale de Vevey dans son livre "Nestlé et Ies achats de café", publie l'an dernier.
  "Il serait plus logique que les pays consommateurs paient aux pays producteurs un prix "raisonnable" plutot que de Ies aider", indique le PDG Helmut Maucher dans la préface. Nestlé, qui achète 12% de la production mondiale de café, devient-elle la multinalionale du commerce equitable? Le livre évoque Ie role des "coyotes", ces intermédiaires qui profitent des paysans sans défense. Il décrit la "nouvelle politique" de la maison, entamée dès 1986. Des principes comparables à ceux du label Max Havelaar: achats directs, appui technique et prix plus élevés et prefinancement des récoltes pour éviter aux producteurs un grave endettemenl. La multinationale de Vevey detaille ses efforts dans trois pays: Thaiande, Philippines et Mexique.
  Une version publiée au Royaume-Uni s'intilule carrémene "Un partenariat pour le commerce équitable". Dans ce pays, la propagande prend un tour polemique: Nestlé affirme faire beaucoup plus de bien aux producteurs du Tiers-Monde que l'ensemble des "charity coffees" importés par Max Havelnar el ses alliés européens.

Nestlé achète 20% de la production

  Au Chiapas, où l'on cultive le tiers de la récolte mexicaine, la réaité apparail bien différente. Tapachula, ville de 300'000 habitanls surnommée "la Wall Streel du café", est un centre d'achat d'importance internationale. Nestlé, qui absorbe 20% de la production nationale pour son usine de café soluble à Toluca, est un acteur préponderant. Dans les vallées peuplées d'Indiens mayas (dont beaucoup soutiennent la rebellion zapatiste), le dénuement crève Ies yeux: il frappe même Ies coyotes". Et là, aucun des nombreux producteurs interrogés n'a entendu parler des avantages offerts par Nestlé.
  En 1993, affirme Nestlé, 53% des achats au Mexique ont été effectués directement chez les producteurs. Mais curieusement, ceux-ci sont confondus avec les ateliers de trailement post-récolte (beneficios). "La plupart d'entre eux sonl en mains privées: ils font pression sur les prix du café livré par les "coyotes" et ceux-ci font pression à laur tour sur les paysans" affirme Martin Aguilar qui a travaillé trois ans comme transpolteur et déyustateur au heneficio Pegaso, fournisseur exclusif de Nestlé.

  "Nestlé contrôle les principaux 'beneficios': aucun d'eux ne peut nous offrir de meilleurs prix. Nestlé ne leur rachèterait pas le café", declare Odilio, à la fois productreur et coyote au village El Eden. "A tous les échelons, le manque permanent d'argent liquide nous contraint à nous endetter ou à vendre à de mauvaises conditions. Pour soigner un enfant ou payer un livre d'ècole", ahoute un paysan à Cinco de Mayo.

  Nestlé explique pourquoi ses pratiques sont assimilables à des achats directs: les contrats conclus avec les "beneficios" stipulent la part et le contrôle du prix effectivement versé au producteur.
  "Je n'ai jamais vu des gens de Nestlé vérifier si les paysans sont bien payé, s'ils ont reçu une avance ou s'ils ont besoin de conseils. Ils ne touchent même pas de facture. D'ailleurs la plupart des contrats sont oraux. Dans les villages, la plupart des "coyotes" truquent la balance: elle compte 900 grammes au lieu d'un kilo. Ou ils prétendent que le café eat de qualité insuffisante. Si Nestlé voulait vérifier le sort de 70.000 producteurs, il lui foudrait un bureau permanent avec des ceratines d'agents sillonnant le Chiapas sur des routes impossibles", explique Aguilar.
  Constatations confirmées à Mexico par Fernando Cellis à la Coordination nationale des organisations caféières (CNOC). Or seuls 7 agronomes de Nestlé visitent l'ensemble du pays.

Pas de visée philantrophique

  Dans l'Etat de Guerrero, la cooperative Luz de la Montana était l'un des rares fournisseurs directs de Nstlé. "Nous avons rompu en 1994, car une autre compagnie, Bercafisa (du group suisse Volcafé) paie mieux, cash, et prend livraison ici même.
  Avant, nous devions amener le café en camion à Toluca: dix heures de routes dangereuses, infestées de bandits. Et le versement tardait de 15 à 30 jours. Entre 1989 et 1993, quand le prix s'est effondré, Nestlé ne payait pas de quoi couvrir nos frais", dit le responsable Valeriano Ortega.

  Durant mon enquête. Nestlé ne m'à pas permis de visiter ses établissement. les réponses à mes questions on été recueillies "en différé" par le chef de l'information François Perroud. La société rappelle qu'elle "n'a pas de visée philantrophique"; simplement, elle a intérêt à ce que les producteurs soient payés correctement, pour assurer un prrovisionnement stable et de qualité. Elle recconnaît que les achats directs fonctionnent mieux en Thailandie et aux Philippines, où les producteurs sont bien organisés. Ils se regroupent pour les transports et les zones de cultures - proches des centres d'achat - ne sont pas éclatées. En 1994 les prix payés par Nestlé dans ce deux pays, affichés et annoncés à la radio, dépassaient respectivement de 17 à 20% le cours mondial.

Nestlé paie 2 à 5% plus cher

  Au Mexique, cette politique est difficile, faute d'un programme national d'encadrement et d'une organisation adéquate des producteurs: 98% d'entre eux sont des petits exploitants et la moitié n'appartient à aucune association. Nestlé maintient qu'elle "paie régulièrement les prix plus élevé pour poul la qualité désirée" (2 à 5% de plus que les autres acheteurs), et qu'elle s'efforce de diffuser une information correcte. "Le personnel de terrain (les agronomes) supervise et côntrole le manière direct l'application des principes du siystème d'achat" en effectuant "au moins quatre à cinq visites par zone avant et durant la récolte". Les petits producteurs connaissent ils ces principes? "Il est probable qu'ils ne connaissent pas tous les details du contrat, mais puisq'ils savent qu'ils travaillent avec Nestlé sous contrat, ils sont sûrs que leur café sera payé au bon moment et dans les meilleures conditions qu'offre le marché".
  La société ajoute qu'elle s'efforce actuellement de promouvoir l'organisation des petits producteurs, de mettre à leur disposition des meilleures variétés de café et de reduire la pollution de l'eau dans les traitements post-récolte.

Le café au Mexique

  Récolte mondiale 1994-95: 90 millions de sacs de 60 kg.   Sans nier l'intêret des intentions affichess par Nestlé, Rolf Buser, directuer de Max Havelaar à Bâle, s'étonne du "amnque de transparence" dans leur application au Mexique: "un commerce vraiment équitable doit renforcer l'indépendence des producteur. C'est le seul moyen de défendre les prix". La solidariré des consommateurs européens a permis à la cooperation de café organique Ismam, au Chiapas, d'avoir son propre "benefico", ses transports, ses cours de formation et une dynamique globale de développement. Avec un comportement écologique en prime. "Pourtant, il est intéressant de voir Nestlé déceler correctement les problèmes des paysans", estime Pier Ligi Giovannini de Centre Info à Fribourg, un organisme qui analyse la politique environnementale et sociale des enteprises. Nestlé équitable? "Pourqoi pas, mais qu'zllz aille jusqu'au bout pour concrétiser se constatations. Par un contrat modèle avec le paysans, applicable dans le monde entier, qui serait une rédérence pour ses employés sur le terrain et une sécurité pour le prosucteur".
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