ENQUETE - VERIFICATION INDEPENDANTE DU CODE DE CONDUITE DE LEVI STRAUSS&CO.
LE CAS DE NOVECA INDUSTRIES AUX PHILIPPINES

(Solidarités - Décembre 1996)

  La présente enquete s'inscrit dans un programme de sensibllisation qui porte sur la mondialisation de l'économie et le monde du travail. Cette campagne, menée par Développement et Paix partout au Canada, comprend également une action de masse par laquelle l'organisme invite le public à demander aux compagnies Nike et Levi Strauss d'accepter une vérification indépendante de leur code de conduite.
  En principe, ces codes devraient assurer un traitement plus juste et plus digne aux milliers de personnes - surtout des femmes - qui fabriquent les produits Levi Strauss et Nike à travers le monde. En effet, Levi's et Nike affirment que leurs centaines de sous-traitants à travers le monde doivent suivre leur code de conduite. Les deux compagnies soutiennent que leurs codes sont respectés, mais de nombreux exemples nous font croire que ce n'est pas toujours vrai.
  Le cas décrit ici porte sur Levi Strauss aux Philippines. Il résulte d'entrevues menées auprès de travailleurs et de travailleuses de l'usine Noveca Industriess, de Noveleta, près de Manille. Des représentantes du Catholic Fund for Overseas Development, I'organisation soeur de Développement et paix en Angleterre, participaient à ces entrevues qui se sont déroulées en septembre 1996.
  Levi Strauss a mis en place un code de conduite visant ses nombreux sous-traitants à travers le monde, ce qui est tout à fait louable, mais nous croyons que l'application de ce code devrait faire l'oblet d'une vérification indépendante qui permettrait de le rendre véritablement efficace et d'éviter bien des abus. Cette vérification devrait impliquer des groupes locaux crédibles (des groupes de défense des droits humains, par exemple, ou des groupes d'Eglise) en qui les travailleurs et les entrepreneurs pourraient avoir confiance.

Profil

  Le président de la compagnie se nomme M. Ismael Cafuir. Noveca Industries compte environ 600 employés (moitié hommes, moitié femmes) qui produisent des chemises, des vestes, des shorts et des salopettes en denim. Les produits Levi Strauss constituent la quasi totalité de la production. Le sigle Levi's apparaît d'ailleurs à I'extérieur du batiment adminis tratif de la compagnie.

  "Nous n'emploierons pas d'entrepreneurs dont les horaires de travail fixes dépassent soixante heures par semaine." - Extrait du code de conduite de Levi Strauss.

  Dans les faits, de juin à décembre, les travailleurs et travailleuses de Noveca font des semaines très longues. La majorité du personnel commence à 8 heures du matin. Le quart de travail devrait normalement finir à 16h 3o (incluant une pause de 60 minutes de llh 30 à l2h 30), mais les employés demeurent souvent à l'usine jusqu'à 21 heures ou plus tard encore, après une pause de 30 minutes pour le souper. Il arrive aussi que le personnel travaille 24 heures d'affilée. On nous a parlé de séquences exceptionnellement longues de 29 heures (après lesquelles la personne a droit à une journée de repos).
  Le 2 septembre dernier, le personnel de l'usine a été bouleversé par la mort d'une travailleuse, Lea Ranigo, une mère de famille de 26 ans. Celle-ci effectuait souvent de longues journées de travail au cours des six ans qu'elle a passés dans cette usine. Ses compagnes de travail mentionnent qu'elle n'avait eu que deux journées de congé (deux dimanches) en août. Elle s'est effondrée dans l'usine et est décédée à l'hopital, apparemment victime d'une rupture d'anévrisme. Mme Ranigo semblait jouir d'une bonne santé. On ignore si sa mort est directement liée à son travail ou si elle peut être imputée au stress ou à la fatigue.
  La soixantaine de personnes affectées au lavage au sable des vêtements commencent à 6 heures du matin et finissent souvent à 22 heures. Les hommes à qui l'on réserve ce travail passent alors 16 heures à l'usine (temps des repas inclus). Si cela se produit toute la semaine, ils travaillent donc 87 heures (14.5 heures x 6 jours) et passent 96 heures à l'usine. "Certains travailleurs de cette section doivent par fois travailler de 6 heures du matin à 6 heures du matin (24 heures)", nous ont meme dit les personnes rencontrées.

  "Nous ferons uniquement affaire avec des partenaires dont les employés... sont volontairerment présents au travail." - Extrait du code de conduite de Levi Strauss.

  Le temps supplémentaire décrit plus haut est obligatoire. Interrogés à ce sujet, des travailleurs et travailleuses ont spontanément donné l'exemple d'une femme congédiée en mai parce qu'elle avait refusé de faire du temps supplémentaire. Elle se sentait malade et devait parcourir une grande distance entre l'usine et son domicile. Pour les travailleuses, la question est donc claire. Elles ne peuvent dire: "J'ai travaillé tous les jours depuis trois semaines, je suis fatiguée; je m'arrete jusqu'à demain."
  "Les employés doivent avoir au moins une journée de congé tous les sept jours." - Extrait du code de conduite de Levi Strauss.

  En dépit des nombreuses heures travaillées, le minimum d'une journée de repos par semaine prévu par le code de Levi's n'est pas respecté par le sous-traitant.
  Un travailleur interviewé à la fin septembre nous a affirmé que sa dernière journée de congé remontait à 16 jours . La journée de congé précédente était en août. Les hommes affectés au blanchiment des jeans au sable n'ont qu'une journée de congé toutes les deux semaines.

  "Nous ferons uniquement affaire avec des partenaires dont les employés....sont équitablement rémunérés." Extrait du code de conduite de Levi Strauss.

  Jusqu'au 28 août dernier, le personnel ne recevait pas le salaire minimum. La compagnie leur versait 138 pesos ou moins par jour, au lieu des 155 (environ 5.89 $US ou 8.06$ CDN) requis par la loi.
  Autre problème: les heures supplémentaires et les jours fériés, en plus d'être obligatoires, demeurent toujours payés au taux normal. Le code de Levi's dit pourtant à ce propos: "nous recruterons des partenaires qui rémunèrent correctement les heures supplémentaires des employés en cas de dépassement de l'horaire établi."

  "Nous emploierons uniquement des partenaires en affaires qui assurent à leurs travailleurs un milieu de travail sain et sans danger." - Extrait du code de conduite de Levi Strauss.

  Il fait très chaud dans certaines sections de l'usine. Les travailleurs se plaignent aussi du bruit produit par l'ensemble des machines. Les personnes rencontrées parlent d'un manque de mesures et d'installations de sécurité dans l'usine. Elles manquent aussi de masques et d'accessoires de protection pour les yeux et les oreilles.
  Elles mentionnent un accident particulièrement grave survenu le 11 octobre 1995, dans la section du lavage. Un homme de 26 ans, Larry Mendoza, tentait de fermer le tuyau d'écoulement d'une machine à laver (un grand bassin pouvant laver plusieurs dizaines de paires de jeans à la fois) lorsque son t-shirt, puis son pantalon, furent happés par une tige d'engrenage. Sa jambe droite s'est retrouvée coincée entre cette pièce et le tuyau transportant la vapeur. Il a subi de graves brulures et sa jambe a dû etre amputée.
  Aujourd'hui, M. Mendoza ne travaille plus à l'usine. Noveca lui a versé environ 7000 pesos (environ 266 $US ou 364 $CDN), soit l'équivalent de 45 jours de travail. M. Mendoza affirme que des dirigeants de la compagnie lui ont fait savoir que ses deux frères, également employés à l'usine, seraient mis à la porte s'il ensageait des poursuites judiciaires.

  "Lors des visites qu'ils effectuent régulièrement dans les entreprises, nos employés procèdent à des controles approfondis: questionnaire détaillé, inspection de l'usine et entretiens avec des travailleurs à l'extérieur de l'entreprise." - Lettre de M. Gordon Shank, président de Levi Strauss (Canada), dans une lettre adressée à des membres de Développement et paix.

  Nos entrevues indiquent que la direction de Noveca est avertie , à l'avance lorsque Levi Strauss s'apprête à effectuer une inspection de l'usine et peut ainsi s'y préparer. Des personnes rencontrées séparément nous ont dit qu'en août, la direction de l'usine avait annoncé au personnel que des représentants du Ministère du Travail des Etats-Unis (sic!) allaient bientôt visiter l'usine. Les employés ont du nettoyer l'usine de fond en comble en prévision de cette visite.
  C'est à ce moment, également, que Noveca a commencé à verser au personnel le salaire minimum. (Il s'agit évidemment d'une amélioration, bien que le salaire minimum soit trop bas pour vivre convenablement et que le temps supplémentaire demeure payé au tarif régulier). Ceux et celles que nous avons interviewés nous ont dit qu'aucun représentant du ministère du Travail américain n'était finalement venu, mais que des gens de Levi Strauss avaient visité l'édifice administratif en septembre. (On ne peut, ici, s'empêcher de faire le lien avec des informations obtenues au Honduras, à propos d'un autre sous-traitant de Levi Strauss. Là aussi, une visite spéciale avait été annoncée et les travailleuses avaient du nettoyer les toilettes, leur poste de travail et le reste de l'usine).
  Mis à part le respect du salaire minimum, la situation dans l'usine reste inchangée depuis: les heures de travail demeurent aussi nombreuses, le temps supplémentaire est toujours obligatoire...). A notre avis, des rencontres avec les travailleurs, dans un climat de confiance, auraient permis aux vérificateurs de Levi's de prendre conscience de l'ensemble des problèmes.

  "Nous ferons uniquement affaire avec des partenaires dont les employés... ont le droit de se réunir" - Extrait du code de conduite de Levi Strauss.

  Les employés vivent dans la crainte constante de perdre leur emploi. Ils redoutent par-dessus tout un congédiement lié à des raisons syndicales. Ils craignent de se retrouver alors sur une liste noire et de se voir ainsi refuser un emploi dans une autre usine. Car les syndicats ne sont pas les bienvenus dans cette région industrielle. Certains leaders syndicaux ont déjà resu des menaces (on a même livré des cercueils et des couronnes de fleurs à certains d'entre eux, en guise d'avertissement).
  En ce qui concerne Noveca, les personnes interrogées croient que l'entreprise punirait par des congédiements les auteurs d'une tentative de syndicalisation. Le droit à la syndicalisation constitue dans bien des cas un moyen indispensable pour empecher que l'on abuse des travailleurs. Même si cette protection est reconnue par la loi, les employés de Noveca ont quand même trop peur de représailles pour oser y recourir.

  "Levi Strauss s'engage à continuer d'améliorer l'application de ses Directives globales d'exploitation et d'approvisionnement." - Extrait du code de conduite de Levi Strauss.

  Lorsque Levi Strauss a rendu public son code de conduite, au début de 1992, les médias ont particulièrement souligné son engagement à propos des droits de la personne. Peu de compagnies avaient osé tenir un discours aussi ferme que Levi's en ce domaine. Des changements récents apportés au code rendent cependant beaucoup moins contraignant l'engagement de la compagnie. Ainsi, I'ancienne version affirme catégoriquement:
  "Nous n'établirons ni ne renouvellerons de relations contractuelles dans les pays où la violation des droits fondamentaux de l'homme est généralisée".

  Une nouvelle version, apparue en 1995, dit maintenant:
  "Nous déterminons si le contexte en matière des droits de la personne pourrait nous empêcher d'exercer nos activités, tout en respectant les Directives globales d'approvisionnement et d'autres palitiques de la compagnie".

  "Les employés de Levi Strauss & Co. sont mieux placés que quiconque pour faire appliquer nos Directives et vérifier qu'elles sont bien respectées." - M. Gordon Shank, président de Levi Strauss (Canada), dans une lettre adressée à des membres de Développement et paix.

  II est possible que l'affirmation ci dessus soit exacte dans certains cas, mais les informations dont nous disposons à propos de plusieurs usines d'Asie et d'Amérique centrale nous indiquent le contraire. Levi Strauss gagnerait à pouvoir compter sur une vérification indépendante de son code. Voici pourquoi: les travailleurs et travailleuses de leurs sous-traitants associent tout naturellement les représentants de Levi's à leur employeur, et ils craignent ce dernier. Ils sont beaucoup plus susceptibles de faire confiance à des représentants d'organisations locales indépendentes. La vérification indépendante viendrait donc appuyer les efforts de Levi Strauss et elle prouverait aux travailleurs et travailleuses que la compagnie met tout en eoeuvre pour faire observer son code.


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