MICKEY A PORT-AU-PRINCE
(Monde du Travail Libre - Octobre 1996)

  Pocahontas, le bossu de Notre-Dame, le Roi Lion ou Mickey Mouse sont des personnages connus des travailleurs haitiens qui ne les ont jamais vus sur grand écran mais qui cousent sans rêlache des vêtements à leur effigie pour le compte de Disney. Des vêtements qui prendront la route des grandes surfaces americaines, distribués aux Etats-Unis par J.C.Penney ou Wal-Mart. Une activité très lucrative. Elle pèse 1,5 milliard de dollars pour le géant du divertissement américain. Beaucoup moins pour ses travailleurs haitiens. Dans les quatres usines haitiennes (L.V. Myles, N.S. Mart, Classic et Gilanex) qui sous-traitent, via l'intermédiaire des fabricants améncains L.V. Myles et H.H.Cutler, la production Disney, les cadences sont infemales.
  Les contremaîtres crient en permanence sur les travailleurs, frappent dans les mains pour accélérer le ryhtme sur les chaines d'assemblage. Les humiliations sont constantes et le harcèlement sexuel courant. Les travailleuses qui sont enceintes font l'objet de pression sur les forcer à partir et à se passer par conséquence de congés de maternité. Lors d'une enquete menée sur place, le National Labor Committee, un think-tank américain, soutenu par plusieurs syndicats de l'AFL-CIO, a découvert que les travailleurs les plus mal lotis de ces usines étaient payés 7 cents pour fabriquer un pantalon de pyjama "Pocahontas" vendu 12 dollars aux States.
  Le salaire horaire atteint dans les meilleurs cas 35 cents. Un salaire qui sera réduit en cas de maladie ou de congé et qui n'augmentera pas pendant les nombreuses heures supplémentaires qu'effectuent chaque samedi des centaines d'ouvrières. Tout cela en parfaite contravention au code du travail.

Cadence infernales

  A l'usine L.V. Myles comme a N.S. Mart, les travailleurs doivent assembler en huit heures 1600 cols sur des tee-shirts Disney, ce qui revient à assembler 200 pièces chaque heure, avec des machines parfois défaillantes dont le fil ou l'aiguille cassent sans cesse. Un quota de production quasi-impossible à atteindre. El la chaleur étouffante quui règne dans les ateliers n'arrange rien. Sale et infestée de rats, l'usine Classic Apparel est encole moins aceucillante. Des centaines de travailleurs y cousent des vetements à l'effigie de Mickey et beaucoup se plaignent des maux de tête provoqués par les fibres textiles en suspension dans l'air.
  Chez L.V. Myles, pas la moindre infirmerie, pas de médicaments disponibles et chez Classic Apparel, la seule source d'eau "potable" est située juste à coté de toilettes dégoutantes. Des femmes se sont souvent plaintes d'avoir été infectées par cette eau. Les témoignages sont éloquents. "Vous n'etes pas traité comme un être l'umain, vous êtes moins que rien. Les patrons ne vous adressent même pas la parole. Si votre tête ne leur revient pas, ou si vous êtes malade, vous êtes viré".
  La plupart des femmes ont confié aux enquêteurs qu'il est impossible de protester contre quoi que ce soi. "Si vous dites un mot, vous êtes virée".
  D'ailleurs, en Haiti, dans toutes les usines qui produisent des vêtements pour le compte de Disney, quiconque est suspectc de la moindre veilléité d'organisation d'un syndicat est immédiatement renvoyé.

Tonton Macoute

  Une politique anti-syndicale qui se combine au chantage de la délocalisation. Le directeur de la production de l'usine Classic Apparel, John Paul Medina, identifé par les travailleurs comme Tonton macoute, aurait ainsi déclaré aux travailleurs que s'ils réclamaient une augmentation, "les Américains viendraient et déplaceront les boulots en République dominicaine". C'est ce même John Medina qui, lorsque le président Aristide augmenta le salaire minimum en juin 1995, n'hésita pas à augmenter le quota de production journalier de 66%. La plupart des travailleurs de ces maquiladoras haitiennes se lèvent à cinq heures du matin après avoir dormi à mìeme le sol de béton. Ils tentent alors de se trouver une place dans les "tap taps" et autres pick-up transformé en bus qui se frayent un passage à travers les embouteillages vers le bas de la ville. En face de l'usine, ils achètent aux échoppes de nourriture des spaghetti et du café. A midi, ils prennent un repas modeste à base de riz, de pois et de mais cuits à l'huile. Le jour de paie, les travailleurs sont dès la sortie de l'usine confrontés à leurs créanciers. Avec leurs salaires de misère ces travailleurs haitiens ne survivent qu'en s'enfonçant dans la spirale de l'endettement. Un endettement qui coûte cher au vu des taux d'intérêt de 25 à 50% pratiqués pour des prêts de 15 à 30 jours. Pour pouvoir acheter à manger, ils sont souvent contraints de mettre en gage le peu qu'ils ont, une casserole ou une couverture. On est loin de Disneyland. Et même la maison-mère n'en croit pas ses oreilles. Tout en réaffirmant contre toute vraisemblan ce que les travailleurs haitiens produisant des vêtements Disney étaient payés deux à trois fois le salaire minimum haitien, elle a invité les deux firmes américaines qui travaillent sous licen ce Disney en Haiti, L.V. Myles Inc. et H.H. Cutler Co., à surveiller de beaucoup plus près leurs sous-traitants haitiens. En mai dernier, elle décidait d'envoyer sur place ses propres enquêteurs. Mais ces derniers ont refusé de rencontrer Ies travailleurs comme ceux-ci le souhaitaient. Si les salaires ont augmenté, allant jusqu'à 35 cents de l'heure, les conditions elles ne sont guère améliorées. Pour les organisations américaines qui font campagne contre Disney, la compagnie pourrait très facilement satisfaire les revendications des travailleurs qui demandent à etre payés 58 cents à l'heure. En Haiti, le milieu des affaires ne l'entend pas de cette manière et défend les bas salaires en arguant du fait que c'est le seul atout de l'île. Dans ce pays où le mandat de la force des Nations Unies vient à échéance en novembre prochain, il n'y a que 60.000 lignes de télépone pour une population de sept millions de personnes, l'électricité ne fonctionne que six à huite heures par jour et seulement dans la capitale; le code du travail ne se distingue que par ses incohérences, les rares routes sont criblées de trous, les taxes por tuaires sont astronomiques, sans parler des incontoumables pots de-vin... bref, rien de très attrayant pour d'éventuels investisseurs étrangers.
  Avec un taux de chômage de 70%, mieux vaut un job dans les maquiladoras de la confection que pas de job du tout. En réalité, le plus terrible dans ce secteur, ce n'est pas les conditions de travail pratiquées, mais la difficulté d'obtenir un travail et de le garder. En 1991, I'industrie de la confection haitienne employait 6O.OOO personnes. Mais cinq ans après, cette industrie a subi de graves revers. Coup d'Etat, gouvemement fantoche, politique de terreur, embargo et restauration de la démocratie... Ies aléas de l'instabilité politique ont fait des dégats.

Secteur sinistré

  Aujourd'hui, ce secteur tente de renaître prudemment avec quelque 17.000 emplois. "Ces usines, c'est notre seule lueur d'espoir, au moins c' est un début pour se doter d'une hase industrielle", expliquent les milieux d'affaires locaux qui soupçonnent l'auteur du rapport du National Labor Committee d'avoir été payé par des firmes rivales étrangères ou par les syndicats américains. Ils craignent que se reproduise ce qui s'est passé dans le secteur de la production de balles de base-ball. Auparavant, Haiti en était le plus gros producteur. Mais un groupe d'activistes catholiques bien intentionnés a fait campagne contre les conditions de travail dans ces usines fabriquant des balles de base-ball. Résultat, les entreprises attaquées ont plié bagage pour le Costa Rica. Un rappel qui sonne comme une menace pour des travailleurs haitiens qui ne voient plus la fin du tunnel de l'exploitation.

(by Natacha David)


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