INTERVEW DE VIRGINIA HERNANDEZ
(Interview réalisée le 1er novembre 1996 £ Genève par la Déclaration de Berne)
(Made in Dignity n. 9 - Janvier 1997)

  Fille de syndicaliste, femme à poigne, Virginia Hernandez, 44 ans, s'adonne depuis de nombreuses années aux activités syndicales, d'abord au sein de plantations de café, puis au sein des maquilas, nom donné en Amérique centrale aux entreprises implantées en zones franches. Choquée par les traitements inhumains et dégradants que les supérieurs font subir aux employés de ces entreprises "hors la loi", elle décide, avec plusieurs de ses collègues de créer un syndicat pour faire valoir leur droit à la dignité. Licenciée pour avoir organisé un syndicat, Virginia Hernandez figure actuellement sur une "liste noire" et ne peut plus trouver de travail au Salvador. Vivant des salaires de son mari et de son fils, elle a décidé de se consacrer entièrement et bénévolement à COMUTRAS, la section "femmes" du syndicat salvadorien Central de Trabajadores Democráticos (CTD, Centrale des Travailleurs Démocrates).

- (Déclaration de Berne) Vous qui avez tra vaillé dans une zone franche, pouvez-vous nous expliquer les particularités de ces entreprises?
- (Virginia Hernandez) Toutes les entreprises des zones franches du Salvador fabriquent des vêtements, dont la plupart sont destinés à l'exportation. Les personnes qui veulent y travailler ne doivent pas avoir plus de 30 ans et doivent accepter un examen médical, qui comprend pour les femmes un test de gros sesse. On exige aussi des travailleurs qu'ils acceptent de faire des heures supplémentaires... Comme il n'y a plus d'agriculture au Salvador et que le gouvernement a décidé de ÇmoderniserÈ son administration, les maquilas sont quasiment les seules sources de travail.

- Quelles sont les conditions de travail dans les maquilas?
- Le gouvernement salvadorien a fixé un salaire minimum de 38,50 colons, c'est à dire de 4,5 dollars américains par jour pour 8 heures de travail. Mais dans les maquilas, les ouvriers sont payés à la tache. Je mettais des cols aux che mises et aux blouses et je devais en coller 1'000 en une journée. Alors seulement, je gagnais le salaire minimum. Bien sûr, durant la première semaine, personne ne réussit à coller les 1'000 cols en 8 heures et beaucoup en viennent à travailler jusqu'à 16 heures par jour pour ne gagner que les 4,5 dollars! En plus, certaines étapes de la fabrication des vêtements sont dangereuses et les travailleurs n'ont souvent pas de protection. Le travail se fait dans de grandes halles fortement illuminées avec un plafond bas. Il y fait une chaleur étouffante, mais il n'y a pas de ventilation. En plus, dans les maquilas, il y a la haute et la basse saison. Pendant la haute saison, d'août à février, il faut faire des heures supplémentaires obligatoires. Celle qui refuse de les faire est licenciée ou se voit refuser la paie d'une semaine de travail. Les ouvrières travaillent donc..., mettons 14 heures pour arriver aux quotas fixés. Ensuite, elles ont droit à une heure de pause, puis doivent recommencer à travailler jusqu'à l'arrêt des machines à 2 ou 3 heures du matin, pour gagner 4,5 dollars supplémentaires.

- Comment peut-on supporter ce régime?
- Bon, dans l'entreprise où je travaillais, la patronne ramenait des USA des pastilles qui empêchent de dormir et donnent envie de travailler. Elle nous les donnait avec du café noir. Une fois, après trois jours à ce rythme, n'en pouvant plus, j'ai pris une de ces pastilles avec une tasse de café. Durant quatre jours, je n'ai pas dormi, j'étais très tendue, je n'avais pas sommeil et je vomissais... Je suis allée consulter un médecin qui m'a dit que c'était un type de drogue.

- Qu'est-ce qui vous a décidé à vous mobiliser et à vouloir organiser un syndicat?
- En commençant à travailler dans la maquila Autrán Zacar’as, j'ai été choquée de voir les ouvrières les plus jeunes, de 14, 15 et 16 ans, se faire battre par la patronne parce qu'elles ne travaillaient pas assez vite. J'étais tellement indignée que j'en ai parlé à deux de mes collègues (companeras) qui avaient été frappées. Nous avons décidé de chercher des appuis extérieurs, auprès de la Central de Trabajadores Democráticos. Nous devions supporter trop de souffrances. Nous sommes des êtres humains comme la patronne et nous avons droit, en tant que travailleurs, à etre respectés.

- Et alors?
- Nous avons commencé d'une part un travail de formation syndicale avec les gens de la CTD, qui avaient de l'expérience, et d'autre part un travail de mobilisation des ouvrières. Quand nous avons été 60, nous avons décidé de nous constituer en syndicat légal. Nous avons donc remis toute la documentation nécessaire au Ministère du Travail. La surprise fut que trois jours plus tard, celui-ci avait transmis la liste des 60 ouvrières à la direction de Autràn Zacarìas. Nous avons toutes été licenciée le 8 mars 1992. Un mois plus tard, nous apprenions que l'usine allait être vendue à un Coeréen. Nous avons réussi à rallier 300 autres ouvrières au syndicat en quelques heures. Les patrons ont été obligés de négocier, parce que nous avions pris la précaution de demander la présence d'un représentant des droits de l'homme et de l'ONUSAL (mission des Nations Unies chargée du maintien de la paix et de vérifier le respect des droits de l'homme au Salvador, ndlr).

- Pourquoi avez-vous contacté des représentants internationaux de l'ONU et des droits de l'homme?
- Parce qu'avec ce que nous avons vécu au Salvador, les tortures et tout ce que nous ont fait subir les forces armées et le gouvernement, nous savions qu'il fallait faire appel à ce type d'organisation internationale pour réduire les risques que nous courrions. Donc, il y a eu une négociation avec les patrons de l'entreprise, qui voulaient nous dédommager en argent. Nous, nous voulions qu'ils nous réembauchent! Alors nous avons décidé une grève illimitée. Les patrons ont donc du accepter de renégocier, de reconnaître le syndicat et de réembaucher 59 des 60 ouvrières licenciées. Je suis la seule à ne pas avoir été réembauchée. Je me suis donc retrouvée sans travail..., mais avec la satisfaction de voir que le syndicat était désormais reconnu.

- Qu'est-ce qui a changé depuis que le syndicat est présent à l'intérieur de l'usine? Que fait le syndicat?
- Eh bien, il fait du bon boulot! Les employées ne sont plus frappées et la patronne sait que je vis près de l'entreprise et que je suis tout de suite au courant de tout ce qui peut se passer à l'intérieur.

- Est-ce qu'il y a de nouvelles affiliations au syndicat?
- Oui, beaucoup! Mais nous n'avons toujours pas de contrat collectif de travail. J'espère que d'ici décembre, au moment de la prochaine assemblée, nous l'aurons obtenu grace au nombre des affiliations.

- Que voulez-vous obtenir avec ce contrat?
- Nous demandons qu'on ne travaille pas plus de 8 heures par jour, six jours par semaine pour le salaire minimum, que les heures supplémentaires soient payées comme la loi salvadorienne le prévoit, c'est à dire 10,40 colons (1,5 dollar) durant le jour et 2 dollars durant la nuit pour chaque heure supplémentaire. Nous demandons aussi que les mineurs (de 14 à 18 ans) ne tra vaillent pas plus de 6 heures par jour pour le salaire minimum, pour qu'ils puissent avoir accès à une formation...

- Vous travaillez actuellement au sein du syndicat CTD. Comment se fait le travail de conscientisation syndicale?

- Les camarades sont conscientes que leurs droits syndicaux et fondamentaux sont bafoués, mais elles sont dépendantes de leur place de travail. Cependant, elles veulent un emploi digne. Donc, avec MAM (Mélida Anaya Montes, I'organisation de femmes salvadorienne, ndlr) et COMUTRAS, nous travaillons clandestinement dans les communes et les quartiers, la nuit, le dimanche..., pour parler de droits syndicaux et fondametaux. Concrètement, elles nous racontent ce qui s'est passé durant la semaine, com bien elles ont été payées, combien on a retenu d'argent sur leur salaire et nous disent qu'elles ne comprennent pas pourquoi on leur a retenu tant... Nous leur demandons si elles trouvent juste la manière dont elles sont traitées. Elles nous répondent que non, mais ne savent pas que faire. Nous leur répondons qu'il faut s'organiser, unifier nos efforts pour pouvoir réclamer nos droits. Nous ne sommes pas des machines à produire, mais des êtres humains... On parle un peu de tout. Nous leur disons aussi que les femmes ne sont pas non plus des machines à procréer et qu'avoir 2 ou 3 enfants, c'est sufffisant... Mais le gouvernement n'a entrepris aucune politique de controle de la natalité.

- Quand et pourquoi le gouvernement salvadorien a-t-il créé des zones franches?
- Le gouvernement salvadorien a créé la première zone franche en 1979. La guerre a stoppé leur développement. En 1990, le gouvernement en a ouvert de nouvelles. Il dit les avoir créées pour favoriser l'emploi et améliorer l'économie du pays. Mais l'économie du pays ne s'est pas améliorée: au moment de l'arrivée de ce gouvernement au pouvoir, il y a deux ans, le salaire minimum était de 3,25 dollars pour 8 heures de travail et la livre de ÇfrijolesÈ (sorte de haricot rouge, ndlr) valait 2 colons. Aujourd'hui, elle vaut 11 colons et le salaire minimum n'est que de 4,5 dollars!

- Pouvez-vous nous dire combien d'ouvriers travaillent actuellement dans les maquilas au Salvador?
- En tout, il y a 70.000 travailleurs dans les zones franches du Salvador, dont 85% sont des femmes. Elles ont entre 12 et 30 ans et 15% d'entre elles sont des mineures de moins de 18 ans. Dans l'esprit des patrons des maquilas et du gouvernement, c'est à cet age que la femme est la plus productive. En plus, 60% des travailleuses sont mères célibataires à cause de la paternité irresponsable qui existe dans les pays du Tiers Monde. 30% de ces femmes savent seulement écrire leur nom et 20% d'entre elles ne savent ni lire, ni écrire.

- Qu'est ce qui incite les entreprises à s'implanter dans les zones franches?
- Elles ne paient ni impots, ni taxes, pour importer ou pour exporter. Les seules choses qu'elles paient sont le téléphone, l'électricité et le loyer. En plus, jusqu'en février de cette année, les zones franches étaient extra-territoriales: elles n'étaient soumises à aucune loi et n'étaient tenues de respecter ni la constitution salvadorienne, ni la loi du travail. L'année passée, il y a eu tout un mouvement de lutte, soutenu par les députés du FMLN (Frente Farabundo Marti para Liberacion Nacional, parti de l'opposition, ndlr), qui aboutit à l'instauration de la Loi des Zones Franches. Cette loi est un peu plus contraignante pour les entreprises que la loi salvadorienne: si une maquila ne respecte pas la liberté syndicale, la loi prévoit trois sanctions. La première est une amende de 1.000 colons (145 dollars); la seconde est une obligation de payer des impots durant 6 mois et à la troisième récidive, les entreprises se voient retirer l'entier de leurs bénéfices.

- De quels pays viennent les entreprises qui s'implantent dans les zones franches?
- Elles viennent du Salvador, d'exilés cubains aux Etats-Unis, d'Allemagne, des Etats-Unis, de Taiwan, de Corée et celle dans laquelle je tra vaillais est turco-salvadorienne.

- Les maquilas travaillent essentiellement pour l'exportation; plusieurs grandes marques européennes et américaines se fournissent au Salvador. Vous avez essayé de faire pression sur un des plus gros distributeurs de vêtements, I'entreprise GAP, pour qu'il cesse de faire produire ses Articles par des sous-traitants ne respectant pas les droits de leurs employés. Pouvez-vous nous parler de cette expérience?
- Oui, GAP faisait faire ses vêtements par Mandaron International dont le patron est taiwanais. En décembre 1994, 49% des ouvriers de Mandarin se sont regroupés en syndicat, mais trois mois après, ils ont été licenciés. Ce fut le début de tout un mouvement de lutte pour faire reconnaître les droits syndicaux et fondamentaux des travailleurs. Comme les ventes de GAP commençaient à se réduire et que, quand on touche à leur porte-monnaie, on attaque leur coeur, ils ont décidé de nous réunir avec le propriétaire de la maquila et ils ont constaté des violations des droits de l'homme. GAP a donc adopté un document dans lequel il s'engage à passer plus de commandes à Mandarin, si Mandarin réembauche les travailleurs licenciés et accepte le syndicat. Le gouvernement salvadorien était chargé de faire pression sur Mandarin, pour qu'il respecte l'accord. Mais tout ce que fit le gouvernement fut de donner aux propriétaires de Mandarin la permission d'ouvrir une nouvelle entreprise: Mansatex. A ce moment, des représentants d'Eddie Bauer, une transnationale importante, sont arrivés au Salvador et ont conclu un accord de production avec Mansatex. Les propriétaires de Mandarin ont dit que le contrat passé avec GAP ne les intéressait plus, puisqu'ils en avaient un autre avec Eddie Bauer.

- Pourquoi le gouvernement n'a-t-il fait aucune pression?
- Parce que la soeur du Président est propriétaire de cinq maquilas qui violent aussi les droits syn dicaux et fondamentaux des travailleurs et que, si le gouvernement avait exigé quelque chose des propriétaires de maquilas, il aurait aussi dû le réclamer de la soeur du Président!

- Si le gouvernement joue toujours contre les travailleurs en aidant les entreprises à ouvrir de nouvelles usines ou en fournissant les noms des travailleurs syndiqués aux patrons, quelles stratégies vous reste-t-il pour faire valoir vos droits?
- Nous voulons affilier au syndicat le plus possible de travailleuses et travailleurs des maquilas. C'est seulement quand nous serons environ 40.000 que nous nous adresserons au Ministère du Travail pour créer une union des travailleurs des maquilas. Le gouvernement et les patrons ne pourront alors pas nous licencier tous d'un coup!

- Que peuvent faire les organisations non gouvernementales et les syndicats du Nord, pour que les conditions de travail des ouvriers du Sud et des zones franches en particulier s'améliorent?
- Bon, il faut informer les gens, travailler sur les codes de conduite et exiger des entreprises qu'elles les respectent. C'est vous qui devez être attentifs à ce que ces codes soient effectivement mis en oeuvre. Il y a plusieurs campagnes "pour des vêtements propres", il faut qu'elles appellent les entreprises à respecter la liberté syndicale de leurs employés.

- Quels droits devraient être garantis par ces codes de conduite?
- Le droit à la liberté syndicale, parce qu'avec ce droit, nous pouvons obtenir beaucoup d'autres choses! Et puis, ce qui est très important, c'est de vérifier que ces codes soient réellement appliqués.

- Comment voyez-vous l'avenir au Salvador? Que souhaitez-vous à plus long terme?
- Le problème, c'est qu'au Salvador il n'y a pas de sources d'emploi en dehors des maquilas. Nous ne voulons pas que les maquilas s'enaillent, mais nous voulons un travail digne. Nous voulons qu'on respecte nos droits syndicaux et fondamentaux.

- Avez-vous des contacts avec des syndicats ailleurs qu'au Salvador?
- Oui, nous sommes en train de créer un réseau qui va du Mexique jusqu'à Panama, en passant par la République Dominicaine et Haiti et nous travaillons à établir une loi des zones franches, qui serait la même pour tous les pays. Une première réunion a eu lieu, à la suite de beaucoup d'efforts pour contacter tout le monde...

- Concrètement, comment pouvons-nous vous aider?
- Pour commencer, ce serait formidable que toutes les organisations aient un modem, de facon à pouvoir communiquer par courrier électronique, parce que c'est plus facile et moins couteux, et ainsi, on pourrait envoyer les informations en Europe.


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